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Une étude du magazine « 60 millions de consommateurs » a mis en lumière les difficultés inhérentes à l’essor spectaculaire du bio. Photo d’illustration. (LOIC VENANCE/AFP)

Manger bio n’est pas une façon comme une autre de s’alimenter, souligne la directrice générale d’African Pattern, c’est un choix citoyen.

Par Audrey Pulvar (Directrice générale d'African Pattern)

Publié le 14 juin 2019 à 06h00

« On vous l’avait bien dit ! », les contempteurs de l’agriculture bio, tenants de l’agriculture industrielle, pardon, « conventionnelle », se sont jetés sur l’information sans discernement. Début juin, une étude de « 60 millions de consommateurs », relayée sur les radios et télés, nous alertait à pleins poumons : Le bio ? Attention danger ! Le magazine mettait en cause plusieurs produits, essentiellement des laits, œufs, pâtes à tartiner et huiles d’olive. Des traces de dioxines, PCB, phtalates et autres perturbateurs endocriniens y avaient été décelées en très faible quantité… Bigre ! Le bio ne serait-il donc pas sans tache ? Eh bien non. Et cela, on le savait. Mais faut-il pour autant jeter le bio avec l’eau du bain ?

Une lecture attentive de l’étude ne laisse aucun doute : la certification bio remplit bien ses objectifs (aucune trace de pesticides dans les pommes, par exemple). Et pour ce qui est des produits épinglés, ce sont surtout des pollutions anciennes des sols, non liées à l’activité agricole elle-même, qui sont suspectées. Par exemple, les animaux élevés en bio passent plus de temps en plein air, ils mangent plus d’herbe, ils ont donc plus de risques d’être exposés à la contamination d’un champ par les rejets d’un incinérateur proche.

Ce que met en lumière cette étude, ce sont les difficultés inhérentes à l’essor spectaculaire du bio. Certes, le nombre d’exploitations en France reste modeste : moins de 10 % du total, pour seulement 5 % de nos achats alimentaires ! Mais il a quadruplé en moins de quinze ans et la demande suit. La grande distribution ne s’y est pas trompée, qui met désormais les fournisseurs bio sous la même pression que les agriculteurs conventionnels. En concurrence avec des produits bio importés d’Amérique du Sud ou d’Asie, nos agriculteurs ont du mal à suivre ses exigences de prix bas. De même qu’ils peinent à honorer les commandes de grandes et moyennes surfaces, faute d’une production suffisante.

Philosophie de vie

Ici surgit un malentendu. Car manger bio n’est pas une façon comme une autre de s’alimenter. C’est un choix citoyen. Celui d’un autre modèle de société, sobre et peu compatible avec les standards de la grande distribution. Le choix d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement, du paysan et du consommateur. Le choix d’un système qui préserve la biodiversité, ce qui passe par des cultures moins uniformes et une gestion durable de leur rotation ; et par le retour de l’élevage – en petits cheptels – sur le terrain, pour désherber et fertiliser. C’est le choix du bocage, des haies et des bois, plutôt que celui des plaines céréalières à perte de vue. Celui d’un travail plus difficile, réclamant plus de main-d’œuvre ; de rendements moins sûrs ; d’exploitations plus petites ; de parcelles gérées à plusieurs. Mais au bout : du lien social, la création d’emplois non délocalisables, un meilleur revenu pour l’agriculteur et la confiance du consommateur. Et pour l’acheteur, l’engagement de manger moins mais mieux : davantage de produits locaux et de saison ; moins de graisses industrielles, de produits transformés, de plats déjà cuisinés et surtout de produits carnés.

Une forme de contrat moral liant le producteur bio au consommateur éclairé, mis à mal par les réflexes du vieux monde : la recherche de profit maximal favorisant les importations, le lobbying visant à assouplir la norme bio, l’aberration des serres chauffées, dans lesquelles des industriels entendent faire pousser toute l’année des tomates ou des concombres certifiés AB… tout le contraire de la philosophie de vie bio.

Audrey Pulvar (Directrice générale d'African Pattern)

https://www.nouvelobs.com/chroniques/20190614.OBS14365/gare-au-malentendu-sur-le-bio-par-audrey-pulvar.html